"AU CENTRE IL EST UNE MEMOIRE" Henry LALEMAN

Samedi soir, au foyer de Maquens, connaissances, amis , et famille entourait henri LALEMAN pour la sortie de son sixième livre.

Henri LALEMAN fut professeur de Français au lycée Charlemagne; Après quelques essais poétiques du temps ou il était étudiant, il finit par recouvrir au bout de trente ans, la disponibilité qui lui permit de renouer avec son rêve d’écrire.

C’est ouvrage est le sixième d’une série qui n’en finit pas de s’interroger sur terroir et universalité.

Henry LALEMAN a accepté de me confier le texte du propos qu’il a tenu devant une assistance attentive pour cette soirée de dédicace;

Ce texte découvre l’homme, parfois philosophe, parfois narrateur, parfois sévère, qui ne se départit jamais d’un humour fin et ravageur, mais qui aime par dessus tout sa terre et ses contemporains;

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MEMOIRE DES HAMEAUX

« Au centre il est une mémoire », comme l’a judicieusement noté, Laurent Rouquette dans « l’Indépendant », ce titre s’inspire de Pascal que j’ai beaucoup fréquenté en d’autres temps :

« Le monde visible est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part »

Michel Maurette, écrivain, laboureur, a dit la même chose, autrement, en tête du « Clos saint Michel » :

« Le centre du monde est l’endroit où chaque individu a décidé de livrer son combat. »

Vous l’avez compris, si le centre du monde pour Maurette se situe à Caux et Sauzens, pour nous, il n’est ni ridicule ni prétentieux de penser que Maquens est le centre du monde.

Le territoire local a déjà une dimension souveraine par bien des points que je vais tenter de faire émerger.

Une remarque avant de commencer : On m’a fait remarquer hier que Dali avait déjà dit la même chose à propos de la gare de Perpignan. Je pense que dans leur subconscient, la plupart d’entre nous ont le sentiment d’incarner un absolu, la preuve : nous passons une part de notre temps à reprocher à autrui de ne pas nous ressembler. D’où la nécessité de prendre nos distances vis-à-vis de cet égocentrisme primaire dalien.


En fait « L’absolu c’est le relatif » comme l’a dit P. Villey à propos de Montaigne.


Fermons la parenthèse et revenons à notre sujet, rassurez vous, Maquens est bien le centre du monde ! Cette terre que nous aimons n’est pas aussi facile à vivre qu’il y paraît. Quoi qu’il en soit, elle nous pose à la face du monde. Les instances parisiennes ont parfois du mal à saisir le succès du catharisme sur la terre méridionale. La création est-elle vraiment fille du diable ?


Il y a une austérité de nos paysages hivernaux qui incite à l’introversion : « Rentre en toi même… et cesse de te plaindre. » (Corneille-Cinna)

« Souffre et abstiens-toi », combien de fois ai-je ruminé cette formule stoïcienne par les rudes journées de palissage estival ? L’homme d’oc en proie aux longues heures de la vigne, observe et se souvient. Il bâtit son projet entre rage du soleil et rigueur hivernale.

Donc notre histoire commence avec quelques objets : grattoirs, pointes de flèche, pierres percées, laissés par la préhistoire sur les terrasses de l’Aude..

Ladite histoire se poursuit par des vestiges gallo-romains ; aux Agriers (du latin agrarium, la terre) fut trouvée une lampe à huile en terre cuite ; près de l’Argentier, des tessons d’amphores. Un vestige wisgothique figure sous la forme d’un toponyme : Gôthis, les Goths, avec un o long, comme en latin !


Le récit passe ensuite par Salvaza où fut arrêtée la coisade des Pastoureaux en 1321 ;

Pour finir en 2014, vers Pech Lagastou.

J’ai voulu faire une conclusion ouverte sur la création des futures écoles, pour rendre hommage à la dimension culturelle qui sauvera, des turpitudes de la vie moderne, bien des jeunes en déshérence.


En cours de route se mêlent des souvenirs venus de la Libération, car l’histoire locale est en prise directe sur l’histoire nationale. J’aurais dû évoquer aussi les va-et-vient au péage de l’autoroute par lesquels l’économie rentre et sort de chez nous : les camions citernes venus de Bordeaux, ceux qui y retournent chargés de quel butin ?

J’ai préféré faire un gros plan sur les ronciers qui ont succédé aux vignes anciennes et disent la désolation de ce vignoble pour lequel aucune culture de remplacement n’est prévue,


Nous n’avons droit qu’à une économie d’assistés : par le jeu des primes d’arrachage, des indemnités, notre terre rapporte plus quand elle n’est pas ensemencée !

Tout comme l’économie, la géographie fait l’histoire, l’éloignement de la capitale détermine notre enracinement au pays des langues romanes. Par la Septimanie occitane à cheval sur les Pyrénées, nous nous sentons parfois plus proches de l’Espagne que de la France.

Le sentiment tragique de la vie court les sentiers de Malepère : je sais que je suis mortel et ne veux pas mourir alors que toue chose meurt autour de moi.


Il y a sûrement des paysages du Nord où ce sentiment est inscrit, toutefois c’est Unamuno qui en a le mieux parlé. Pourquoi ? Peut être parce que cette contradiction est plus sensible dans son pays, voire dans les paysages du Sud ? « Espagne terre de contrastes » nous disait notre prof d’espagnol.

Finalement que serait l’histoire nationale sans la juxtaposition des particularités régionales, tributaires elles mêmes de sensibilités nées de nos microclimats ?

Pour l’avoir souvent éprouvé dans nos vignes, je dirai aussi qu’il y a une spiritualité du terroir confortée par l’empreinte des générations antérieures qui nous ont appris à espérer envers et contre tout.

J’ai tenté de l’exprimer en citant quelques uns des poèmes qui me sont venus lorsque je travaillais nos vignes, certains apprécieront, d’autres tourneront les pages. Il n’est pas facile d’exprimer la part féminine de l’âme masculine.

Cependant, il y a toujours un vestige guerrier, de sinistre mémoire. Le pire jouxte le plus souvent le meilleur.


Ainsi l’homme est en perpétuel devenir entre « l’espoir et l’absence » selon la formule de René Nelli. Espoir de combler notre faim d’amour insatiable ; absence cruciale : l’âme qui est notre part la plus intime nous échappe à jamais. Qu’est-ce que l’être ? Seul le silence peut répondre à la question !

Comment concilier ces contraires ?

Je l’ai déjà suggéré, nous nous construisons par la relation à l’espace et au temps ; à la causalité qui nous pousse à nous interroger sur le pourquoi de toute chose, inséparable du « comment ? »


Quelle est notre place dans les arènes de la mondialisation ? Quel sera demain le poids de notre viticulture, dans l’économie mondiale ? Tous les problèmes sont liés, il n’y a pas de petite histoire !


Nous avons trop souvent l’impression de ne pas être suffisamment reconnus sur la terre où nous sommes nés. J’ai voulu tirer de ce sentiment d’aliénation un effet positif en montrant que les vies les plus modestes peuvent générer une qualité humaine qui mérite considération.

J’ai voulu aussi faire de cet ouvrage une œuvre collective ; d’abord en en empruntant quelques pages aux historiens qui ont bien voulu se pencher sur notre terroir : Mahul, Jean Louis Bonnet, Claude Marquié, Dominique Baudreu.


Mais aussi en interrogeant des érudits locaux. Le premier d’entre eux est pour moi Alphonse Bennes, passionné par les fossiles, archéologue, préhistorien, spéléologue…


Comment quelqu’un qui n’est pas né ici peut-il être intéressé par l’histoire locale ? A travers elle se dessine le schéma de notre relation au monde, elle a déjà une part d’universalité

L’histoire du hameau c’est avant tout une somme de faits divers, d’anecdotes, souvent gardées dans le secret des familles car elles ne sont pas nécessairement exemplaires. Elles ont rarement pris des journalistes à témoin.


Or c’est dans les journaux que l’historien puisera les détails dont il fera la synthèse. Pour cela notre histoire est fragile.


Connectée le plus souvent par le bouche à oreilles, au hasard des rencontres, elle est menacée de tomber dans l’oubli. Elle pose davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Cependant il était trop facile de recopier ce que les autres avaient déjà écrit. J’ai voulu ajouter ma part de création.


D’abord en reprenant des lieux déjà évoqués, chers à notre enfance. Par exemple le bord de la voie ferrée. Nous étions en temps de guerre, les adultes avaient d’autres préoccupations que notre espace ludique. Spontanément nous nous sommes attribués cette aire de jeux et tout aussi spontanément, nous avons déchiré plus d’un pantalon sur ce formidable tobogan de soixante mètres de long. Des personnages modestes furent les témoins de notre enfance et de notre jeunesse : Louise Gril, Lucien Alibaud. Ils nous aidèrent à nous construire en nous révélant que la simplicité était le vrai visage de l’authenticité.


Cette modestie pouvait même générer de la grandeur d’âme, dans l’anonymat d’un décor champêtre.


L’abbé Hugla qui assuma son sacerdoce jusqu’au délire nous apprit à respecter les faiblesses de l’adulte. Jean Beaubois rééduqua le regard que nous portions sur un décor devenu banal à force de ne voir que lui.


Les filles de Villalbe, dont les yeux savaient si bien parler, nous apprirent très tôt à quel point la distance pouvait nous rapprocher. Que celles de Maquens me pardonnent !

Aux hommes s’ajoutent les choses qui révèlent la finesse créatrice de « l’homo faber » : les fontaines montjoie, Tel aqueduc émergeant de la nuit des temps, du côté de Fontorbes pour alimenter quels occupants gallo-romains ? Mais qu’est-ce qu’une montjòia ? Pour moi c’est une merveille de technicité que je vous laise le soin de découvrir vous mêmes en me lisant.

Au carrefour des choses et des êtres : la croix de Papinaud. Qui était ce notable mort en 1857 ? Il faut laisser au site une part de mystère, qui interroge et fait rêver.

Ainsi nous réalisons que, quels que soient nos engagements, sur toute chose pèsent l’église et l’école, pourvoyeuses de conscience. De « rue du château » en « rue bombe cul » et « rue du rocher » le nom des rues, dix fois rebaptisées, conte aussi notre histoire, à sa façon. (Joseph Riba)

Des rues « bombe cul » j’en connais quatre, à Burniquel, Ferrals-la-Montagne, Béziers où elle se nomme aujourd’hui « rue du mouton », donc chez nous elle devint « rue du Rocher ».

Rebaptiser une rue nous éclaire sur l’évolution des sensibilités… En l’occurrence fallait-il faire passer la décence avant le pittoresque ? Il est vrai qu’en envoyant un courrier à une telle adresse, quelle image va-t-on se faire du destinataire ? Et si celui-ci envoie de ce haut lieu une déclaration enflammée ? Enfin, pour une fois les intéressés furent consultés, c’était en 1982.

Pour faire sentir le relief de notre terroir il m’a semblé important de collecter ces détails négligeables au regard de l’homme qui se veut « moderne ».


Dans le village planétaire menacé d’anglophonie nos propres racines ont aussi leur mot à dire. Elles nous aident à résister au nivellement de la dimension unique : nous venons d’un passé qui a sa part de richesse.

L’histoire locale n’est pas le fruit d’une nostalgie passéiste, elle conte le cheminement de l’homme confronté aux problèmes du quotidien.

Non, le hameau ne commence pas au pont, pas plus qu’il n’est de « vieux village ». Que nous le voulions ou pas, nous sommes une seule et même entité.


Il est vrai que dans les années 70, lorsque les « chalendons » émergèrent il y eut d’abord de la surprise, puis de la crainte pour nos cerises, nos raisins…

La création du foyer fut un acte fédérateur. Là, en particulier, nous avons appris à nous connaître. En nous unissant autour de problèmes communs, s’élabora une prise de conscience : la force du nombre.


De même notre « Troisième âge » a su passer outre les querelles de clocher pour abolir un antagonisme millénaire entre Maquens et Villalbe.

Au fil des pages, une autre prise de conscience finit par s’imposer : par Jules Sauzède, Salvaza, Le Viguier, Le Moulin des pauvres, Roumens, Bénet, Moulin Rouge et Café des Chênes… pendant des siècles, Maquens joua fort dignement son rôle dans l’histoire de Carcassonne, d’abord en participant à son économie.


Le bureau de vote de Maquens est le deuxième de la ville par le nombre des inscrits. Si tous les hameaux s’unissaient, ils feraient une belle couronne autour du chef-lieu.


Il faut rédiger la mémoire des hameaux, déjà Grèzes et Montredon ont écrit la leur, Maquens a suivi, Villalbe s’y prépare. Cette synthèse révèlera que le rôle de ces villages qui n’en sont pas n’est pas si négligeable.


Depuis quelques décennies les mentalités ont évolué. Tenter de cerner notre identité, ensemble, dans ce foyer, est déjà une avancée considérable.

« Etre un homme c’est être responsable » a dit Saint Exupéry. Progresser vers toujours plus de responsabilité, c’est la grâce que je nous souhaite !


La visite du maire dans notre hameau fut un signe fort. Faisons qu’elle soit plus qu’une source d’espoir.

Merci de votre attention